L’Eglise des Jacobins
L’Eglise des Jacobins de Narbonne est le dernier témoignage de la présence dans cette ville de l’Ordre des Dominicains dit « Frères Prêcheurs » ou encore « Jacobins » en raison de l’occupation par les frères de cet ordre du couvent Saint-Jacques à Paris depuis le début du XIIIème siècle.
Les Dominicains furent établis à Narbonne vers 1220 sous l’épiscopat du bouillant archevêque Arnaud Amaury, désireux sans doute de contrebalancer par leur présence l’influence des hérétiques cathares dont on craignait le rayonnement dans le bourg. L’accueil par la population fut pour le moins hostile et les religieux furent chassés presque aussitôt et contraints de se réfugier dans la cité.
Une nouvelle implantation de l’Ordre Dominicain aura lieu en 1231,
sous l’épiscopat de Pierre Amiel. Les religieux sont alors établis, par les soins de l’archevêque à l’est du bourg, hors des murs, sur le site dit « La Mailholle » (à la hauteur de l’actuelle rue Rossini, alors que le tènement actuel de la Mailholle est aujourd’hui cantonné au fonc du quai Vallière). Mais les excès inquisitoriaux et répressifs de leur prieur François Ferrier amèneront une nouvelle explosion populaire en 1234, animée par la confrérie de l’Amistance. Les Dominicains, tout comme l’archevêque lui-même, s’enfuient de leur couvent et son mobilier est saccagé, « jusqu’au vin du cellier qui est répandu…. ».
Nonobstant ces évènements, le couvent semble s’être finalement développé assez bien jusqu’au XIVème siècle. On note que plusieurs membres de la famille vicomtale s’y feront inhumer, dont en particulier la jeune vicomtesse Akgayette, fille du Comte de Rodez et épouse d’Amaury de Narbonne, décédée à l’âge de 26 ans. Son gracieux visage réapparut le 17 juillet 1932 lors de la découverte de son magnifique buste gisant sur l’emplacement de la rue Baptiste Limousy. Cette belle statue se trouve désormais dans la salle des sculptures médiévales du Musée d’Art et d’Histoire de Narbonne.
Le XIVème siècle fut pour la ville de Narbonne à la fois brillant et difficile. Au mois de mars 1366, le passage du Prince Noir se traduit par une tentative d’assiéger la cité et par l’incendie du bourg. Est-ce là la raison du transfert du Couvent des Dominicains à l’abri des murs sur son site actuel ? Cela a été soutenu avec vraisemblance, en tout cas l’opération s’effectue à la fin du siècle.
Peu à peu disparaît le couvent primitif dont on utilise les pierres pour édifier le nouveau bâtiment, avec parfois quelques difficultés surgissant entre les Dominicains et les réparateurs des remparts tout proches, tentés par la récupération des blocs de pierre, comme en témoigne encore une plainte des frères en 1522.
Sous les derniers siècles de l’Ancien Régime, le couvent connaît une vie paisible marquée par les activités traditionnelles de l’ordre, comme par exemple la création et le développement d’une Confrérie de Notre-Dame du Rosaire regroupant des laïques autour des religieux dans cette dévotion typique de l’ordre. Mais il faut croire que la ferveur n’était guère prenante à la veille de la Révolution puisqu’en 1790, il n’y avait plus dans le couvent qu’un seul Dominicain qui « vivait en bourgeois » ! Et de ce fait, une partie des locaux pouvait être louée pour 300 livres à la gendarmerie de l’époque ! Les bâtiments seront alors vendus comme Biens Nationaux et ainsi partagés entre plusieurs propriétaires.
Au XIXème siècle, la grande nef et les chapelles latérales (la plus grande partie) appartiendra aux anciens frères sécularisés de la Doctrine Chrétienne puis deviendra après la Première Guerre Mondiale le siège de l’Ecole des Sœurs de la Sainte Famille en Bourg.
En 1957, ce fut le départ des religieuses suivi, douze ans plus tard, de l’acquisition de l’ensemble par Louis Alliés, commerçant en arts ménagers, dont la famille possédait depuis près de cent ans l’immeuble voisin. L’impulsion de Louis et Denise Alliés son épouse, allait conduire à sauver l’Eglise des Jacobins d’une ruine qui semblait inexorable.
Aujourd’hui enfin, le Conseil Interprofessionnel des Vins des Vins du Languedoc (CIVL) prend possession d’un lieu vénérable qui servira de base logistique au développement de la renommée des AOC du Languedoc. Le cadre est devenu le lieu le plus digne et le plus assorti à une telle missions tant il est vrai que le patrimoine de notre région est l’un des atouts concomitants de la viticulture.
La restauration effectuée à mis en valeur le monument. La plus grande nef de l’Eglise est séparée du chevet par un grand mur mais elle englobe les chapelles latérales sud et nord, soit la plus grande partie de l’ancienne Eglise. Le style de l’ensemble est celui d’un gothique arrivé à sa pleine maturité (fin XIVème – première moitié du XVème siècles). Le style flamboyant des chapelles évoque assez celui de l’Eglise Saint-Sébastien (milieu du XVème siècle). Dans la nef elle-même sont très bien conservés les chapiteaux à corbeille lisse, tantôt ronds, tantôt polygonaux, avec tailloirs et astragales. Des consoles sculptées à figures humaines ou angéliques notamment, sont toujours en place à la retombée des ogives. On peut même discerner des profils de nervures des arcs datant de la fin du XIIIème siècle, ce qui implique peut-être un réemploi d’éléments du couvent primitif de la Mailholle.
Il resterait à contempler l’architecture extérieure et intérieure du chevet de l’Eglise derrière le mur de séparation, mais ceci est une autre histoire !
Auteur : Professeur Jacques Michaud, Président de la Commission Archéologique de Narbonne et professeur de la faculté de Droit de Montpellier.